L’institutionnalisation des conflits, qui consite à donner un cadre (le plus souvent légal), un ensemble de règles aux conflits, a pour objectif permettre aux forces sociales de se confronter, de négocier, et de passer des compromis. On peut ainsi espérer réguler des conflits, éviter la radicalisation.
Pb : est-ce que l’institutionnalisation ne tue pas les conflits, et n’empêche pas (ou ne freine pas) le changement social ?
Institutionnaliser les conflits revient à
institutionnaliser les acteurs (les forces sociales)
institutionnaliser les rapports de force
institutionnaliser les sorties de crise au moyen d’accords
Pour institutionnaliser les conflits, il faut d’abord institutionnaliser les forces sociales : fabriquer des représentants légitimes. Syndicats, patronat, serviteurs de l’Etat. Mais la légitimité n’est pas décidée d’en haut. C’est le mouvement ouvrier qui donne force et légitimité aux revendications exprimées par les représentants du monde ouvrier. Pb : crise de légitimité des instances syndicales.
En pratique, l’intitutionnalisation des rapports de force est tout d’abord passée par la légalisation de la grève. En 1910 encore Clemenceau fait tirer la troupe sur des grévistes, faisant de nombreux morts. Il faut attendre les grandes grèves de 1936 (2 millions de personnes) pour voir la grève légalisée dans le préambule des contitutions de 1946 et 1958). En 1968, avec 10 millions de grévistes et des occupations d’usine presque partout, la France connaît la plus grande grève de son histoire. La définition de ses modalités (préavis, sécurité de l’emploi, service minimum dans certains services publics) reste objet de débat. Aujourd’hui, une des formes d’institutionnalisation consiste dans le recours à la médiation.
[Note : la grève n’est pas entièrement contradictoire avec la théorie économique]
Historiquement, l’Etat est le moteur de l’institutionnalisation. La grande étape a lieu en 1945, avec l’intitutionnalisation des accords sous la forme des conventions collectives. Ce sont des accords par branche, qui fixent les qualifications, la définition des postes de travail et les salaires. Les conventions collectives du secteur privé s’inspirent de celles passées dans le secteur public.
L’intitutionnalisation des conflits est indissociable du fordisme, elle a permis de réviser continuellement les détails du compromis fondamental : hausse des salaires contre hausse de la productivité (due à l’OST).
Avec la crise du fordisme, le chômage, la précarité, les travailleurs ne sont pas en position de force. La montée en puisance du marché au niveau mondial, le déclin du marxisme, s’accompagnent d’une domination de la pensée libérale. Dans ce contexte, l’institutionnalisation peut être utilisée par certaines forces sociales pour asseoir leur pouvoir.
[Exemple de la refondation sociale]
Les syndicats ont de nombreuses fonctions, dont la principale consiste à défendre les intérêts de leurs adhérents, sur leur lieu de travail comme au niveau global.
Représenter leur adhérents dans les conflits
Etre des agents de mobilisation (moyens, savoir faire)
Diffuser l’information (par exemple sur le droit du travail)
Assurer un conseil juridique, ou même la défense juridique de leurs adhérents
Ils participent aussi à la vie sociale et au débat public.
Ils siègent aux prudhommes (arbitrer conflits individuels du travail)
Ils jouent un rôle d’experts et de conseillers des décideurs politiques (par ex. au Conseil Economique et Social)
Ils gèrent les organismes de sécurité sociale (Unedic, Secu, etc.) dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler la "gestion paritaire".
Malgré ces multiples fonctions et leur utilité sociale reconnue, l’audience des syndicats à fortement régressé depuis 1945.

On peut distinguer plusieurs périodes :
La baisse des années 45-60 est surtout due à la réduction des inégalités, la mise en place de la protection sociale, et une baisse progressive de la tension politique de la société française.
Le maintien, et même le rebond du syndicalisme, sur la période 60-80 est dû à la généralisation du rapport salarial fordiste, dans lequel les syndicats jouent un rôle essentiel, au renouveau des tensions politiques autour de 1968, et aux sections syndicales d’entreprise (1968).
La baisse des années 80 est sans doute explicable par la crise et la désindustrialisation.
Le maintien depuis 1995 doit probablement s’analyser comme une réaction aux réformes du droit du travail, de la protection sociale, et les menaces qui pèsent sur le service public.
Cette érosion des effectifs du syndicalisme, qui a surtout touché le secteur privé, a des causes multiples.
La crainte du chômage, qui dissuade de se syndiquer, de militer, de participer à des conflits
La précarité de l’emploi, qui empêche la création de liens de solidarité
La montée de l’individualisme, qui pousse les acteurs à rechercher des solutions de promotion individuelle de leur situation au détriment des stratégies d’amélioration collective.
L’érosion du syndicalisme des syndicats peut aussi être due au paradoxe d’Olson. D’ailleurs dans les pays où il est nécessaire, pour benéficier des conventions collectives, d’adhérer à un syndicat signataire de ces conventions, le taux de syndicalisation est élevé (par. ex dans les pays nordiques).

Pour réagir face aux stratégies de passager clandestin, les syndicats se transforment en agences de services (information, services juridiques), et réservent ces services à leurs adhérents.
Toutefois, la baisse du taux de syndicalisation ne veut pas dire que les syndicats ont perdu tout pouvoir. Leur influence politique et sociale est aujourd’hui beaucoup plus forte que ne le laisserait supposer leur nombre d’adhérents.
L’institutionnalisation des conflits a permis de garantir que les conflits du travail débouchent sur des réformes des relations professionnelles, sans menacer la cohésion sociale. Il ne fait aucun doute que l’institutionnalisation des conflits a permis, au vingtième siècles, de nombreuses avancées sociales, au travers de la reconnaissance et du renforcement du pouvoir des travailleurs.
Mais la perte d’audience des syndicats montre les limites de cette dynamique d’institutionalisation, qui peut même se retourner contre les acteurs institutionnalisées, vus comme peu légitimes, politiquement divisés (incapables de dépasser leur rivalités), et coupés de leur base par leur professionalisation.